Agroforesterie à Avignon, ferme de la Durette

A la veille du Congrès Mondial de l’agroforesterie qui se tiendra à Montpellier du 20 au 22 mai, Bleu Tomate a voulu explorer cette idée neuve et pourtant millénaire : l’alliance des arbres et des cultures. L’agroforesterie, qu’est-ce que c’est ? Et comment ça marche ?

A ceux qui rasent la forêt pour semer des hectares de légumes ou de céréales, les agroforestiers répondent qu’ils se tirent une balle dans le pied.  Eux sèment au pied des arbres. Ou plantent des arbres pour veiller sur leurs légumes. Ils créent ainsi de beaux paysages. Ce qui n’est pas rien. Mais ils améliorent aussi leur production et leurs revenus. Et le plus souvent, ils réduisent les intrants chimiques, et participent ainsi à un environnement (les sols, l’air, l’eau) plus sain.

agroforesterie à la Durette

la ferme de la Durette à Avignon, pilote en agroforesterie

Parmi les nombreuses définitions possibles, choisissons celle-ci : l’agroforesterie, c’est l’association de cultures basses et de cultures hautes. Ou de cultures et d’animaux, pour rendre un sol plus productif et conduire un meilleur projet agronomique.

L’agroforesterie, quels bienfaits ?

Par exemple, la présence des arbres réduit l’érosion des sols et protège la plante de la chaleur et de la sècheresse. Mais elle apporte aussi davantage de nutriments et un meilleur équilibre des sols, tout en filtrant l’eau. Elle favorise également la présence d’insectes auxiliaires qui eux-mêmes réduisent la présence de ravageurs. C’est aussi le cas quand les troupeaux paissent au pied des arbres. Enfin, ces conditions permettent la réduction des pesticides. Et plus globalement, une meilleure adaptation au changement climatique.

Une très vieille histoire

Sous nos latitudes, l’agroforesterie a été redécouverte après avoir été perdue récemment, principalement au 20e siècle. Disons que le fameux « remembrement » des années 60 en a sonné le glas. Mais pendant des millénaires, elle était très répandue. Et aujourd’hui encore, elle reste très présente en Afrique ou en Amérique du Sud. Mais sans doute faut-il parler « d’agroforesteries », tant les systèmes sont différents. Ainsi, de nombreuses fermes choisissent la bio ou la biodynamie, mais on rencontre aussi des agroforestiers en conventionnel.

Scientifiques et agriculteurs à la Durette en agroforesterie

A la ferme pilote de la Durette, chercheurs et agriculteurs travaillent ensemble

Et en Provence ?

Si la Nouvelle Aquitaine et l’Occitanie sont en avance, la région Provence Alpes Côte d’Azur connait aussi un certain engouement pour ce système agronomique. Mais il est vrai que les deux premières régions ont activé la mesure d’aides européennes spécifiques à l’agroforesterie, ce qui n’est pas encore le cas en Provence. Un peu partout, on trouve des vergers maraîchers, notamment aux abords des villes, et principalement en Vaucluse et dans les Bouches-du-Rhône.  Les Alpes de Haute-Provence favorisent le pastoralisme et l’association forêt/céréales. Dans le Var, ce sont les vignobles qui s’ornent de fruitiers ou même de bois d’œuvre, type noyers ou merisiers. Mais tous les départements voient enfler la demande de formations, informations et conseils dans le domaine de l’agroforesterie.

Qui sont les agroforestiers ?

Sans parler de profil type, on trouve chez les candidats beaucoup de néo-ruraux. La plupart souhaite s’investir dans le maraîchage bio, avec le moins d’intrants possibles,  et en circuit court. Ils sont soucieux des paysages et de la biodiversité.

tunnels en agroforesterie

Même sous les tunnels, différentes plantes cohabitent et se rendent service

Enfin de nombreux projets de recherche sont en cours, souvent grâce à la collaboration entre agriculteurs et scientifiques. Car chaque ferme est unique et répond à des critères climatiques, de terrain ou de surfaces très spécifiques. Malgré tout, ces projets restent minoritaires, et la recherche accuse un gros retard en matière d’agroforesterie.

L’agroforesterie, l’avenir de l’agriculture ?

Aujourd’hui, avec le retour en force de cette pratique ancienne, tout reste à inventer, à remettre dans le contexte actuel des données économiques et environnementales. Ceux qui veulent changer de système agronomique doivent savoir que cela nécessite du temps et de l’accompagnement. A chaque agriculteur, à chaque jardinier de faire travailler son imagination !

 (Informations recueillies auprès de François Warlop, chercheur au Groupe de Recherche en Agriculture Biologique, le GRAB).

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3 questions à Nicolas Verzotti agroforestier au Thor (84), élu à la Chambre Régionale d’Agriculture

Ce néorural s’est installé il y a 3 ans, sans aucune aide. Bleu Tomate l’avait rencontré au début de son activité. Depuis, il a rasé ses cheveux mais a gardé son air avenant et ses manières chaleureuses.

BT : quel constat après 3 ans ?

Mon 1er constat est que mon pari est réussi. Mon idée que sur une petite surface (1.5 ha), le choix de l’agroforesterie peut optimiser les récoltes s’est vérifiée. La complémentarité arbres-autres espèces, ça fonctionne ! Mon entreprise est viable, l’an dernier j’ai dégagé un bénéfice de 26 000€. J’ai la chance de vendre presque toute ma production au magasin de producteurs « Naturellement Paysan » de Coustellet (84). Un marché régulé et loyal, qui respecte le prix de revient du producteur.

BT : Quel gain apporte l’association arbres fruitiers-plantes ?

Je vois un triple intérêt à la démarche : utiliser le moins d’intrants possibles, et donc générer moins de dépenses, créer un effet abri climatique et structurer au mieux la parcelle.

agroforesterie pour N. Verzotti

Nicolas Verzotti vend ses légumes au magasin de producteurs « Naturellement Paysan »


En poussant au pied des arbres fruitiers, les salades et les patates sont protégées du gel au printemps et de la chaleur du soleil l’été. Par exemple avec le mois de février assez chaud que nous avons eu cette année, tout ce qui poussait à l’aplomb des arbres s’est mieux développé que ce qui n’était pas à l’abri. C’est l’effet « abri climatique ». Il n’y a pas d’effet de concurrence entre les uns et les autres, à condition toutefois, de conduire une bonne stratégie de fertilisation.

Au départ, je voulais zéro intrants. Mais en fait, je dois utiliser de l’engrais organique. Sur une plus grande surface, je pourrais mettre des céréales ou des ovins. Peut-être envisager une collaboration avec un berger ?
Les arbres aussi tirent profit d’un sol amélioré, même si on n’est pas ici à proprement parler sur un sol forestier. L’enjeu est de ne pas planter trop d’arbres, et surtout de trouver les meilleures associations pour le verger maraîcher. Ici, le projet SMART apporte déjà des réponses, par exemple en conseillant certains porte-greffes selon la nature du sol.

 

BT : Faut-il développer l’agroforesterie, et comment ?

Oui, ça marche ! Ca nourrit son homme et il y a un intérêt agronomique : fertilisation, vie du sol, filtrage de l’eau, présence de nombreux auxiliaires (à réguler quand même)… Et puis l’intérêt paysager, la biodiversité…Aujourd’hui la recherche commence à être bien documentée.
D’ailleurs les agroforestiers participent aux côtés des chercheurs et techniciens à améliorer les pratiques et les connaissances.
On trouve de nombreuses références sur les critères des bonnes associations, une vraie aide à la décision.
Mais on peut encore améliorer et optimiser les associations des critères précis, en lien avec le terroir et le climat. On ne fait pas la même agroforesterie dans le Sud Ouest  et dans le Sud Est ! C’est là où le métier devient très intéressant ! Mais on peut en faire partout, en France et dans le monde.

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La Ferme du Colibri

Sur son hectare et demi, Nicolas Verzotti a planté 68 arbres fruitiers et des légumes à leur pied. Ils sont taillés grands et alignés, pour jouer leur rôle de protecteur et permettre l’accès aux légumes. Il récolte déjà figues et prunes. Pour les pommiers et les poiriers, la production restera familiale.

la ferme du Colibri, en agroforesterie au Thor

le site de la ferme du Colibri, très pédagogique

Côté légumes, et bien sûr en fonction des saisons, Nicolas récolte choux, salades, cébettes, pommes de terre, épinards, ail, fèves, tomates et aubergines.

Un agroforestier engagé

Récemment élu à la Chambre Régionale d’Agriculture PACA au titre de la Confédération Paysanne, Nicolas Verzotti entend y « défendre les modèles innovants et respectueux de l’environnement, autrement dit tous les systèmes résilients qui sortent l’agri de l’impasse où elle se trouve ». Dans le Vaucluse par exemple, il note l’effondrement de la profession (1500 chefs d’exploitation pour 12 000 retraités) et l’avancée du béton qui avale 400 ha de terres chaque année. Mais aussi le recul du maraîchage. « Si on continue comme ça, en 2050 le Vaucluse ne sera plus autonome pour se nourrir en fruits et légumes » alerte-t-il.

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Pour aller plus loin

LE 4e CONGRES MONDIAL

Montpellier accueillera du 19 au 22 mai le 4e Congrès Mondial de l’Agroforesterie, après les USA, le Kenya et l’Inde. Animé par les plus grands spécialistes de la question, cet événement sera l’occasion de renforcer les liens entre la science, la société et les politiques publiques. Le moment aussi de partager les avancées, les chiffres et les thématiques de recherche en cours à travers le monde. En particulier pour les pays et populations les plus vulnérables. Un rendez-vous important pour faire avancer la cause d’une agriculture durable à travers la complémentarité avec les arbres.

Ferme de la Durette en agroforesterie

la ferme pilote de la Durette à Avignon, en agroforesterie

LA FERME DE LA DURETTE

C’est une ferme expérimentale pilote unique en France. Elle est installée dans la périphérie d’Avignon, sur sa ceinture verte, pourrait-on dire. Elle vise à mettre en situation de travail « normal », autrement dit de rendement économique, des agriculteurs sur un verger maraîcher. Aujourd’hui, ils sont 3 à travailler et vendre leurs productions. Sous l’œil attentif des scientifiques qui ont mis en place et continuent à étudier chaque étape du développement de la ferme. Une véritable coopération mise en œuvre entre tous les acteurs.

500 arbres ont été plantés, en alternance avec les rangées de légumes. Même sous les serres, des bandes fleuries participent à la biodiversité. A la Durette, on a aussi des poules, des haies diversifiées, des ruches, un point d’eau et même des tas de cailloux… tous utiles aux oiseaux, insectes et mammifères. Car chacun à sa manière est un auxiliaire des cultures.

LES CHIFFRES DE L’AGROFORESTERIE

Elle  représente 1/10 des terres agricoles de l’UE, soit 15.4 millions d’ha. La plus grande partie des surfaces est consacrée à l’élevage. L’association arbres et cultures végétales représente seulement 360 000 ha.
En surface absolue, l’Espagne, et particulièrement son sud-ouest, arrive loin devant, suivie par la Grèce, la France, l’Italie et le Portugal. En surface relative, rapportée à la surface agricole totale du pays, l’Europe du sud est toujours en tête, la première place revenant à Chypre, suivie du Portugal, de la Grèce et de l’Espagne (tous au-delà de 30%), tandis que la France, entre 5 et 10%, est en 11e position.

Source 2016 https://www.euractiv.fr/section/developpement-durable/news/lagroforesterie-represente-un-dixieme-des-terres-agricoles-de-lue/ 

https://agforward.eu/index.php/en/preliminary-stratification-and-quantification-of-agroforestry-in-europe.html

Pour alimenter le débat, lire cette tribune consacrée au lien entre changement climatique et crise de la biodiversité, publiée par le magazine en ligne Reporterre.