Une semaine de woofing au GAEC des Mourres à Forcalquier (04), ferme bio dans les Alpes-de-Haute-Provence, révèle bien plus qu’un quotidien paysan : un modèle économique résilient, des innovations low-tech et un engagement citoyen qui dessinent des pistes alternatives aux systèmes conventionnels. Reportage en immersion.
Déplier de longs filets, peigner des arbres centenaires, se rendre, le soir venu, au moulin avec la production du jour. La récolte des olives est un ballet bien particulier qui se répète en Provence, à la fin de l’automne, depuis des milliers d’années.
La journée commence à 8h, alors que le soleil réchauffe le sol gelé. Au premier jour de récolte du millésime 2025, les gestes et l’organisation bien rodés ne tardent pas à se remettre en place.
Une ferme diversifiée
La première pause permet de discuter avec Damien Joubert et d’en apprendre plus sur les lieux. Nous nous trouvons sur une ferme qui appartient à la famille de Claire Joubert depuis plusieurs générations. Toujours cultivée en bio, elle est labellisée dès les années 1980, une des premières de la région !
Si le couple insiste sur le fait que leurs terres n’ont jamais connu de produits chimiques, l’activité a bien évolué depuis leur arrivée en 2017. Ils cultivent plusieurs variétés de végétaux (céréales, prairies, olives, fruits sauvages) et élèvent des poules pondeuses ainsi que des vaches allaitantes (qui nourrissent leur veau avec leur propre lait). Cette diversité s’appelle polyculture polyélevage et elle apporte, selon Claire, “de la robustesse et de la résilience à la ferme”.
Claire et Damien Joubert sont propriétaires de 118 des 150 hectares de terres sur lesquelles ils travaillent. Le reste appartient à la foncière Terre de Liens qui les a acquises en 2024 grâce à la mobilisation de plus de 70 “actionnaires solidaires” (personnes ayant souscrit des parts à Terre de Liens pour acheter le terrain). Une opportunité, pour leur exploitation et la ferme caprine voisine, d’agrandir et de sécuriser leur zone de pâturage.
Pour mener à bien, au quotidien, les innombrables tâches et ateliers inhérents à une telle diversité, les fermiers font preuve d’une ingéniosité étonnante.
Une ingéniosité low-tech au service de pratiques vertueuses
Travailler sans s’épuiser, obtenir une ferme rentable sans machines rutilantes afin de limiter le taux d’endettement, demandent de déployer des trésors d’astuces et de savoir-faire. Sur ces points, les propriétaires du GAEC des Mourres ont de sérieux atouts.
Un premier cas d’étude est la récolte des olives dont nous avons été les témoins actifs. Les quelque 300 oliviers de la ferme sont répartis sur une dizaine de parcelles qui agrémentent le paysage déjà séduisant des Mourres. À l’époque du grand-père de Claire, les olives étaient ramassées au peigne à main, sur des filets d’une vingtaine de mètres qu’il fallait sans cesse déplacer au pied des arbres. L’outil principal de cette récolte de plusieurs mois était alors… la patience !
À la reprise du domaine, améliorer ce processus pour avoir une huile rentable est passé par un investissement dans des peignes électriques. Mais la pièce maîtresse de cette modernisation a été la “fabrication maison”, par Damien et François (salarié de la ferme), d’un enrouleur à filets.
Désormais, des filets d’une centaine de mètres sont déployés, ce qui permet de travailler plusieurs heures sans avoir de manutention à réaliser. Ils sont ensuite ramassés grâce à un treuil monté sur un tracteur. Outils simples mais grandes économies : la récolte des olives est maintenant trois fois plus rapide.


Lors du “Festival Vivant !” quelques semaines avant notre passage aux Mourres, des producteurs locaux nous prévenaient : “Claire et Damien, c’est la Rolls de la poule pondeuse”. De quoi aiguiser notre curiosité.
Les 700 poules des Mourres évoluent dans 5 petits poulaillers qui ont tous, de la conception à la fabrication, été réalisés par ces paysan.es touche-à-tout. Les 4 poulaillers les plus récents sont mobiles et répondent avec brio aux exigences d’ergonomie, de bien-être animal et de protection de la terre qui guident leur action.
Montés sur l’essieu d’une remorque, ils rendent possible le déménagement du cheptel et son parc, en quelques heures. Le nettoyage et la désinfection du poulailler, lors de l’arrivée d’une nouvelle génération de poules tous les 15 mois, sont également grandement facilités par ce système.
Cette mobilité a plusieurs avantages : les poules, par leur passion du grattage du sol, l’abîment durablement si elles y passent trop de temps. À l’inverse, les faire passer pour de courtes périodes sur plusieurs parcelles de la ferme (notamment dans les champs d’olivier) délivre un amendement très riche. Sur l’aspect commercial, le nombre élevé de poulaillers permet “d’assurer une régularité et fournir une même quantité d’œufs aux clients toute l’année”.
En revanche, ces poulaillers ne sont pas adaptés à une automatisation. “Une personne doit passer tous les jours pour nourrir, soigner les poules et ramasser leurs œufs” explique Claire qui insiste tout de même sur le fait que “passer beaucoup de temps sur tous nos ateliers est gage de la qualité de ce que nous produisons”.
Le GAEC des Mourres a rapidement décidé de privilégier la vente directe à la ferme et au magasin de producteurs de Forcalquier, situé à 4 kilomètres. Ces débouchés représentent 80 % de la commercialisation. Ajoutez à cela une Biocoop et un hôtel voisin, et vous obtenez un circuit de distribution simple et robuste.
Travailler en circuit court participe au fort ancrage local de la ferme et constitue une des clés de la réussite du projet d’acquisition de terres avec l’association Terres de Liens en 2024.
Abondant dans ce sens, Claire rappelle que la vente directe, la participation au projet Terre de Liens et l’organisation des journées portes ouvertes sur la ferme ont fait que « les clients nous connaissent, ils savent comment on travaille. Nous ne sommes pas anonymisés par la grande distribution. Quand les gens achètent nos produits, ils font le choix politique de soutenir une petite ferme, des animaux bien traités, et la famille qui s’en occupe.”
L’aide précieuse de Terre de Liens
“L’intervention de Terre de Liens a été du pain béni qui nous a permis de sécuriser le troupeau et de l’agrandir”. Claire ne tarit pas d’éloges et de reconnaissance pour les partenariats institués avec l’association Terres de Liens Provence-Alpes-Côte d’Azur depuis 2024.
Les vaches arpentent désormais 32 hectares de pâturages forestiers achetés collectivement par la foncière et ses soutiens. Lorraine, voisine éleveuse de chèvres, travaille sur les 23 autres hectares acquis par l’association. Ce sont donc 55 hectares de terres qui, grâce à cet achat, sont protégés de la spéculation et des projets non agricoles qui les visaient.
Les Mourres bénéficient également d’un accompagnement technique et scientifique. Le Conservatoire d’Espaces Naturels PACA effectue des suivis naturalistes sur le domaine, formule des préconisations que Damien et Claire appliquent sur les parcours de leurs troupeaux afin d’améliorer les impacts environnementaux de leurs pratiques.
“Les protocoles scientifiques servent la recherche pour une agriculture durable. L’achat par Terre de Liens nous a permis d’accéder à des terres que nous n’aurions jamais pu acheter et nos clients, qui ont contribué à l’achat, sont heureux de participer au projet et à la postérité de terres agricoles”. Pour le couple, ce genre d’initiative peut outiller les personnes souhaitant se lancer en agriculture. Une volonté de transmission qui prend corps par la formation de stagiaires et bénévoles qui viennent apprendre à leurs côtés. Depuis 2017, 6 personnes passées par la ferme se sont ensuite installées.
Bon sens paysan et engagement citoyen comme terreau de la transformation agricole
À l’heure d’une crise énergétique sans précédent, d’une nécessaire adaptation aux dérèglements climatiques et d’un questionnement global de nos modèles de production et de distribution de l’alimentation, des milliers de paysans et paysannes engagés s’évertuent partout en France à développer une agriculture protectrice de l’environnement. Créer de la richesse à l’échelle locale, entretenir les paysages, prendre soin des bêtes et des terres afin de nourrir sainement la population, est un défi relevé au moyen de trésors d’astuces et de créativité.
Des fermiers comme Claire et Damien Joubert, accompagnés par l’engagement et les moyens de structures comme Terre de Liens, prouvent que cette sophistication invisible, faite de low-tech, de connaissance, de solidarité et d’ancrage au territoire, est un atout dont il ne faudra pas se priver pour adapter notre agriculture aux enjeux systémiques du secteur.
