En cette année internationale des agricultrices, proclamée par l’ONU, Med’Agri a voulu mettre en lumière l’agriculture au féminin dans la région. Une façon de promouvoir la mixité et l’égalité. Bleu Tomate a suivi projections et conférences, et recueilli des témoignages.
Toute installation en agriculture se heurte à des difficultés. La première est la question du foncier, et c’est le thème de la première conférence. Pour toutes et tous les porteurs de projet dit « hors cadre familial », le prix et la disponibilité des terres agricoles sont des freins. Pour les candidates, s’ajoutent la méfiance du milieu et la nécessité de faire ses preuves.
Ola Nowak, installée à Pernes-les-Fontaines, est venue témoigner des conditions de son installation. « Si je n’avais pas rencontré l’ADEAR, je n’en serais pas arrivée là » déclare-t-elle en préalable. Un parcours d’installation en pépinière –fleurs, potager, plantes aromatiques– sur 3 000 m2 dont 1 000 sous serres, un parcours qui a duré six ans.
L’installation, un parcours jalonné d’obstacles
Plusieurs années en espace-test, à apprendre, expérimenter, valider ses choix pour cette néo-rurale qui avait étudié la gestion et la géographie. Solène Ballet travaille pour l’ADEAR 84 (association pour le développement de l’emploi agricole et rural, créée par le réseau Bio). Elle a accompagné la jeune agricultrice et son associée pas à pas, jusqu’à la constitution d’un GAEC* l’an dernier. Elle constate que 55% des porteurs de projet qu’elle accueille sont des candidates.


Aujourd’hui, les deux agricultrices se dégagent un salaire et emploient des saisonniers en haute saison. Elles vendent quasiment exclusivement à la ferme. « L’ADEAR nous a mis en relation avec les paysans voisins, on a intégré un réseau de solidarité où on réfléchit à un modèle viable, précise Ola. Je n’avais pas de compétences manuelles et techniques, on a appris grâce à des pairs agriculteurs. »
Ola est fière d’avoir pu asseoir sa légitimité. « On a été bien accueillies dans la région de Pernes où se trouvent beaucoup de petites exploitations diversifiées, bio et en circuits courts ».
L’agriculture au féminin, plus solidaire
Aujourd’hui son associée est enceinte. Un nouveau défi ! Il faudra s’organiser autrement, même si le GAEC ouvre droit au remplacement pendant les congés maternité. Mais la confiance est là. « On reçoit beaucoup de stagiaires et notre exemple leur donne du courage et de l’espoir pour s’installer. Et avec l’ADEAR, on peut se rencontrer toute l’année entre paysannes ».
Comme beaucoup d’agricultrices, les deux associées attachent de l’importance à l’ergonomie, cherchent les moyens de préserver leur santé et prennent soin de leur ferme mais aussi de leur entourage. « Beaucoup de gens nous disent que les entreprises féminines se distinguent par le soin apporté aux choses, à la qualité de l’accueil, à l’organisation des lieux et à la relation humaine », constate la jeune pépiniériste.
Changer un monde agricole, pensé pour les hommes
La santé, une constante chez les agricultrices qui débarquent dans un monde masculin qui n’est pas pensé pour elles. Du tracteur qui s’arrête parce que la conductrice n’est pas assez lourde, aux chaussures et autres équipements de sécurité inadaptés à leur morphologie, la liste est longue.


C’est l’objet de la conférence intitulée : « Et si améliorer les conditions de travail des femmes agricultrices permettait de transformer durablement l’agriculture ? » Ici encore, on retrouve l’ADEAR 84. En partenariat avec la Mutuelle Sociale Agricole (MSA), l’Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail (ANACT), deux ergonomes et l’Association Vox Demeter**, un projet a été lancé, qui concerne 12 agricultrices de la région PACA.
Objectif : diagnostiquer les problèmes (gestes et postures, postes de travail, outils…) et apporter des solutions pour réduire les risques en adaptant le matériel, par exemple. Rendre le travail moins pénible profitera également à leurs collègues masculins.
L’agriculture au féminin, plus écologique ?
Oriane Mertz, animatrice pour l’ARDEAR PACA accompagne chaque année 250 agricultrices dans la région. Au-delà du seul aspect des conditions de travail et de la santé, elle constate que les femmes peuvent changer l’agriculture. « La spécificité des projets portés par les femmes est qu’ils sont souvent plus durables pour l’environnement et les relations sociales, estime-t-elle. Mais beaucoup abandonnent, car elles rencontrent trop de freins. Si c’était plus facile pour elles, on verrait se développer un modèle agricole plus vertueux ».


Les agricultrices, fer de lance de la transition agroécologique, environnementale et sociétale ? Sandrine Faucou-Bourne, présidente du Salon Med’Agri et membre de la Chambre régionale d’agriculture, revendique en tout cas la part donnée ici à la voix des femmes. « Les femmes en agriculture sont souvent à l’initiative des changements, des transitions, de la diversification. Quand elles (re)prennent des fermes, elles pensent orientation, valorisation, transformation… »
L’agriculture au féminin, plus d’égalité ?
Au Salon Med’Agri, que Sandrine préside, on croise aussi la Présidente de la chambre régionale d’agriculture, Georgia Lambertin, et celle de la chambre du Vaucluse, Sophie Vache. Une présence féminine à des postes de responsabilités qui ne doit pas masquer le retard général des femmes dans les structures agricoles. « Selon mon expérience d’agricultrice, les choses bougent, poursuit Sandrine Faucou-Bourne, mais je crois qu’il faut aussi passer par des quotas pour que les femmes soient mieux représentées dans les différentes instances ».


En effet, la route est encore longue, comme en témoigne la dernière conférence, ou plutôt la projection de deux documentaires réalisés par des étudiantes et étudiants en BTS ACSE au CFPPA de Carmejane***. L’un a été tourné au Bénin, l’autre dans les Alpes de Haute-Provence, auprès de plusieurs paysannes, éleveuses ou maraîchères. Des témoignages qui évoquent à la fois leur amour du métier et les obstacles qu’une vision masculine dresse sur leur chemin.
Demain, une agriculture mixte
« Le premier frein, c’est le regard des autres, constate l’une. Il faut faire sa place, pourquoi on ne se contente pas de gérer l’administratif ? De s’occuper des enfants ? On n’aura pas la force…» ; chacune a reçu son lot de remarques blessantes. Mais peu importe, rien ne les arrête. Elles s’organisent, inventent, déconstruisent préjugés et a priori. Et mettent en avant leurs points forts. « On réfléchit avant d’agir », sourit une autre. « La sensibilité est un atout », argumente une troisième. Plus sensibles à l’écologie, au bien-être de toutes et tous y compris animal : et si les femmes, malgré les obstacles, sortaient enfin de l’ombre et dessinaient l’agriculture de demain, dans l’anticipation et la mixité ?
*Groupement agricole d’exploitation en commun
**L’association a pour vocation de promouvoir et accompagner la mixité et l’égalité femmes/hommes au sein du monde agricole.
***Le Centre de formation professionnelle et de promotion agricole de Carmejane est installé dans les Alpes de Haute-Provence.
