Les fermes collectives, avenir de l’agriculture ?

légumes plein champ

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légumes plein champ

Loin de la solitude de l’agriculteur confronté au quotidien à des conditions de vie et de travail toujours plus difficiles, des initiatives collectives naissent, innovent, inventent, un peu partout en France… Bleu Tomate a rencontré Lola Keraron, autrice de l’ouvrage Terres partagées.

Le café-librairie Youpi, à Avignon, accueille ce 5 mars –en partenariat avec Au Maquis, association de Lauris– une jeune ingénieure agronome devenue journaliste. En 2022, elle fait partie des déserteuses et déserteurs d’Agro Paris Tech, quand elle prend conscience que travailler dans un ministère ou une collectivité n’est peut-être pas ce dont elle rêve. « J’ai réalisé que le changement n’était pas possible par là, se souvient Lola. Je ne voulais pas cautionner un statu quo, à travers des projets qui détruisent la planète, servir « l’Administration du désastre ».

De l’écologie à l’agriculture paysanne

Lola embarque ensuite pendant trois ans comme journaliste à la revue Silence ! La jeune militante, sensibilisée à l’écologie, a participé aux mouvements climat de 2018. Puis elle a passé beaucoup de temps dans des fermes paysannes. Les luttes pour les droits paysans et le respect de la terre lui ont parlé. Et c’est tout naturellement qu’elle a voulu mettre en lumière ces initiatives qui l’ont « émerveillée ».

Lola Keroran à la librairie Youpi à Avignon
Lola Keroran présente le livre « Terres partagées » ©JB

Un parcours qui l’amène à coordonner l’ouvrage intitulé « Terres partagées : des fermes collectives pour sortir de l’agro-industrie » (éditions Le passager clandestin), écrit par une dizaine d’autrices et d’auteurs.

Un modèle agro-industriel en question

L’après-guerre, c’est le remembrement, avec l’arrivée des machines, des engrais et des pesticides au nom de la nécessité de nourrir la France. Puis, ce pari relevé, l’injonction à exporter pour enrichir le pays. Cette politique s’accompagne de la pression de la PAC à investir et à s’agrandir. Un système mis en place, poursuit la journaliste, par le complexe agro-industriel, avec toutes ses conséquences…

assistance à la librairie Youpi
Une assistance nombreuse et attentive à la présentation de Lola Keroran, ingénieure agronome ©JB

« On a perdu les trois-quarts des paysans en 50 ans, constate la jeune ingénieure agronome, et dévasté les milieux naturels. Un agriculteur se suicide tous les 2 jours, esclave d’un système qui le broie et l’endette pour la vie. Aujourd’hui, des sociétés financières rachètent des milliers d’hectares pour créer des fermes industrielles vouées au numérique ».

Un nouvel imaginaire paysan

À ce modèle agro-industriel qu’elle qualifie de ravageur, Lola Keroran oppose celui des fermes partagées. Une galaxie d’initiatives qui ont des valeurs communes mais affichent aussi des profils différents. Fermes communes, partagées, solidaires, pirates ou sociales…

« Il existe peu de documentation sur ces fermes qui font de l’agriculture autrement, explique la conférencière. Peu connues, elles contribuent pourtant à construire un nouvel imaginaire paysan, à l’heure précisément où énormément de fermes sont à reprendre et où on a besoin d’installer de nouveaux paysans. Elles proposent un moyen d’accès à la terre. »

légumes de la ferme Tomatocrate
Une grande variété de légumes sont produits à la Ferme Tomatocrate au Thor (84) ©La Ferme Tomatocrate

Lola définit la ferme collective comme « un groupe d’au moins 3 personnes non issues de la même famille et qui exercent des activités principalement agricoles sur un même lieu ».  Ce sont souvent des fermes bio paysannes (certifiées ou non), avec des pratiques de respect de la terre.

Polyculture, entraide et circuits courts

La plupart de ces fermes transforment et vendent leurs produits en circuit court, gage d’une meilleure valorisation. « Il arrive que les premières années, personne ne soit  rémunéré, mais d’autres s’en sortent remarquablement bien »,  constate Lola.

Qu’elles choisissent le statut de SCOP, SCIC, SARL, EARL, GAEC ou celui d’une association, les fermes collectives offrent à leurs membres une possibilité d’installation –sans endettement–, ce qui devient de plus en plus problématique en mode individuel.

différentes variétés de haricots
Production Ferme tomatocrate ©La Ferme Tomatocrate

Point commun entre les fermes collectives, elles tournent le dos à la monoculture et diversifient leurs activités. Par exemple, culture végétale et élevage ou arboriculture et maraîchage. Une complémentarité bénéfique tant sur le plan agronomique que financier.

L’entraide est également un des cœurs battants de ces nouveaux modèles de fermes. Quand le travail est partagé, week-ends et vacances deviennent envisageables, et une année ratée sur une activité peut être compensée par une autre qui a bien marché.

Des atouts et des obstacles

Cependant, l’approche collective ne règle pas toutes les questions d’un coup de baguette magique. Celle du foncier par exemple, et ce même si certains collectifs travaillent avec le mouvement Terre de liens qui permet l’installation sur des terres dont il reste propriétaire. Ou encore celle du logement, ou du statut des associés qui, s’ils n’ont pas le titre de chef d’exploitation, ne bénéficient pas des aides agricoles. Une organisation collective nécessite également du temps, des discussions avant les décisions et souvent des formations préalables pour éviter l’éclosion de conflits.

Robin Gérard maraîcher, Cécile Perez Au Maquis, Aurélien Youpi et Lola Keroran autrice du livre "les terres partagées"
Robin Gérard, maraîcher, Cécile Perez, Au Maquis, Aurélien Youpi et Lola Keroran ©JB

Dans l’ouvrage coordonné par Lola Keroran, une quinzaine de fermes collectives sont décrites, avec leurs spécificités, leurs atouts et leurs faiblesses. À la question : le collectif peut-il permettre de sortir de l’agro-industrie ?, l’ingénieure agronome n’a pas d’hésitation. « Ces deux modèles ne peuvent pas cohabiter, il faut choisir, le second écrase l’autre, en accaparant les terres et les subventions ».

Aujourd’hui Lola s’est installée en Bretagne pour participer à un projet collectif sur l’artisanat, l’habitation et l’agriculture. Elle souhaite continuer aussi dans la voie du journalisme. « Je suis privilégiée de pouvoir mener cette vie-là, participer à des luttes collectives pour des changements plus larges » conclut-elle.

Dans notre région, outre Le Mas de Granier à Saint-Martin-de-Crau (13) et Commune Ferme à Lauris (84), le livre « Terres partagées » recense deux autres structures, la ferme Emmaüs Roya à Breil-sur-Roya (06) et La Caillasse à Cucuron (84). Sur le site des fermes collectives figure aussi la Ferme du Roy d’Espagne à Marseille.

 

Commune Ferme

-Commune Ferme est un verger-maraîcher bio sur 2 hectares à Lauris. C’est aussi le fruit de 10 ans de travail de l’association Au Maquis explique Cécile Perez, salariée de l’association, qui anime le projet. C’est « une ferme pour toutes et tous, pour un accès à une alimentation de qualité ».

Les salariés et les bénévoles –dont certains du CADA (Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile) et de la Maison Commune de Cavaillon, qui accueille des personnes en précarité– se retrouvent tous les vendredis pour travailler ensemble aux activités jardinage, maraîchage et arboriculture. Et partager un repas préparé et pris en commun, à base des produits de la ferme, évidemment.

Ferme Commune à Lauris
©Au Maquis

« On a appris beaucoup avec les personnes du CADA, se réjouit Cécile. Ils nous apportent leurs savoirs et compétences agricoles… et culinaires ! ».

Le droit pour tous à une alimentation de qualité

Au Maquis a signé un bail emphytéotique pour la terre. « On veut mettre le vivant au cœur de la démarche et pas l’argent », explique la salariée. Car l’association, outre un espace de rencontre et de convivialité, vise à travers Commune Ferme un objectif ambitieux : faire vivre le droit à une alimentation de qualité pour toutes et tous.

« À Lauris, poursuit Cécile Perez, on ne vend rien de ce que l’on produit, on sort l’alimentation du secteur marchand ». L’an dernier, cinq tonnes de fruits et légumes ont été produits et deux tonnes glanées. L’association reconnue par les pouvoirs publics pour son action en faveur de l’aide alimentaire reçoit des fonds publics pour mener à bien ces actions (de la DREETS, de la MSA et de l’ARS).

La ferme Tomatocrate cherche associés

Robin Gérard maraîcher à la ferme Tomatocrate
Robin Gérard maraîcher ©La Ferme Tomatocrate

Agrégé de français, Robin Gérard est depuis 2 ans et demi paysan au Thor, grâce à un commodat (mise à disposition des terres à titre gracieux), qui arrive à échéance. Terre de liens pourrait racheter la ferme, à condition que le projet collectif puisse se structurer autour de nouveaux associés.

À la ferme Tomatocrate, Robin pratique le maraîchage sur 1,5 ha. Il vend directement à la ferme, sur un marché et sous forme de paniers, les 40 espèces et près de 200 variétés qu’il produit chaque année. Il ne travaille pas le sol et n’utilise pas de produits, mais « fournit gîte et couvert à la vie environnante, qui me le rend bien » !

« J’ai toujours vécu en collectif, j’y crois énormément, s’enthousiasme le jeune paysan. L’intérêt collectif, c’est merveilleux. Et ici, en bord de Sorgues, le lieu est magnifique ». Un apiculteur doit venir s’installer ainsi qu’un couple pour produire des plantes aromatiques. Manque une ou un arboriculteur, pour s’occuper du verger de pommiers existant.

Alors, l’expérience vous tente ?

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