Face à la crise profonde qui frappe la viticulture, et engendre l’arrachage de dizaines de milliers d’hectares de vigne, la grenade saura-t-elle prendre sa place dans les champs et dans le cœur des consommateurs ? Le syndicat France Grenade y croit ferme, structure la filière et innove.
Rendez-vous ce vendredi d’octobre chez Thomas Saleilles, à Bagnols-sur-Cèze, dans le Gard. Un domaine familial avec 40 ha de vignes, 23 ha de grenadiers et 2 ha de plants de grenade en pépinière. Thomas s’est spécialisé dans le pressage et s’est équipé d’un bâtiment dédié, avec quatre cuves de 20 000 litres chacune, pour stocker le jus.
Vendange de grenades
Mais aujourd’hui, c’est dans ses champs de grenadiers qu’il convie ses collègues producteurs, membres comme lui -ou pas- du Syndicat France Grenade. Au programme, une démonstration de récolte mécanique. Et l’outil, c’est la vendangeuse habituellement utilisée par Thomas dans ses vignes.


La machine « enjambe » les arbres, secoue les troncs et recueille les grenades dans des godets qui remontent déposer les fruits dans le bac. Évidemment, il a fallu préparer les arbres, les palisser, attacher ou couper les branches qui s’échappaient, et passer l’écimeuse. La vendangeuse ne pourrait pas opérer sur les grenadiers plantés en buisson et trop touffus.
Des viticulteurs en recherche de diversification
Pour les producteurs présents, la démonstration est concluante. Cédric Sarda est venu de Tuchan, dans l’Aude. L’an dernier il a planté 25 grenadiers et compte bien en planter 350 chaque année, pour compenser l’arrachage de 5 à 6 ha de vignes. « Il y a déjà une pénurie de main d’œuvre pour les vendanges, constate-t-il, et j’ai la même machine à vendanger que Thomas ». Comme il compte commercialiser une partie de sa récolte en fruits et tout le reste en jus, l’utilisation de la vendangeuse serait pour lui la bienvenue.


Patrick Blanchet, lui, est venu de la Drôme avec son fils Clément. 30 ha de vignes, 1,5 ha de grenadiers et 2,5 d’oliviers. « Vu le devenir de la vigne, constate-t-il, ce serait bien de développer la grenade, après l’arrachage. » L’an dernier il a produit 9 tonnes et lui aussi possède une vendangeuse. « Sur une plus grande surface, j’aimerais bien récolter mécaniquement, pour gagner du temps », conclut-il.
La grenade française : même pas peur !
Pour Thomas Saleilles, la mécanisation apporte de la flexibilité et de l’homogénéité –donc de la qualité– à la récolte. En effet, récolter en quelques heures ce qui prendrait plusieurs jours à la main permet à la fois d’anticiper les problèmes météo et d’attendre que tous les fruits soient mûrs.
Mais l’argument principal, c’est la baisse des coûts, et donc la capacité à devenir concurrentiels sur un marché du jus dominé par l’Iran, la Turquie ou l’Inde, pays aux coûts de main d’œuvre très bas mais qui, pour des questions géopolitiques, sont en difficulté en ce moment.


« Si on arrive à mécaniser suffisamment, on peut devenir compétitifs avec ces pays, affirme Thomas, et on peut accroître notre production ; le grenadier français peut prendre une place importante, on nous demande de gros volumes ». Et une qualité constante, d’où l’intérêt pour les producteurs de se grouper. « Si une coopérative commercialise le jus français, on peut tous être gagnants », conclut le producteur-presseur.
Un marché à conquérir
Et justement, la coopérative Uni-Vert est là. Première coopérative commerciale en France pour les fruits et légumes bio, elle est un acteur important de la filière. L’an dernier, le marché a manqué de jus de grenade, cette année pourrait voir le même scénario. Les producteurs français ont une carte à jouer, pour peu que des accords soient trouvés sur le prix.
Ajoutons la demande de qualité et d’authenticité des consommateurs français. Selon Jean-Francis Rispoli, Président de France Grenade, les jus importés sont stérilisés plusieurs fois à 200°, et ont toutes les chances d’avoir perdu leurs richesses : vitamine C, antioxydants… alors que les producteurs français pasteurisent à 65° et sont bio à 95%.


Des perspectives réjouissantes pour les adhérents de France Grenade (jeune syndicat créé il y a seulement 3 ans), conscients que la récolte mécanique serait une étape importante dans le développement de la filière. Mais tout est loin d’être réglé et la mécanisation nécessite une autre logique, un changement de mode de culture.
Formation, promotion, partage : la force du collectif
Pour autant, la mécanisation suscite beaucoup de questions : quelle machine est la mieux adaptée (ici on a ajouté deux batteurs pour cueillir les fruits les plus hauts), peut-être la machine pour oliviers intensifs serait-elle mieux adaptée ? Le secouage, semblable à celui des vignes peut-il blesser les arbres ? Les producteurs avancent pas à pas, en partageant leurs expériences, leurs réussites comme leurs échecs.


Aux producteurs présents, Enora Jacob, chargée du développement de la filière à Bio de Provence et animatrice auprès du syndicat, donne les chiffres. Coût de plantation de grenadiers : 10 000 € l’hectare, ajouter 3500 € d’entretien pendant 3 ans avant production. Aujourd’hui, plus de 90 adhérents cultivent environ 300 ha –en moyenne entre 1 et 5 ha– principalement en PACA, en Occitanie et en Drôme-Ardèche. Presque tous en diversification, aux côtés de la vigne ou de l’arboriculture.
En 2025, ils ont récolté 1 300 tonnes, 1 700 sont attendues cette année et 2 500 en 2027, car les vergers jeunes montent en production. La route est encore longue, mais la grenade française semble sur les bons rails.
Une filière toujours mieux structurée
« Tous les acteurs sont autour de la table », remarque Enora Jacob, les producteurs, les transformateurs, l’acheteur, un nouveau produit en émergence… » Un producteur s’est en effet équipé d’une machine de tri des arilles*, qui pourront être vendues directement sous vide. Plus besoin de décortiquer la grenade pour les déguster !


La filière espère aussi des financements pour des études scientifiques sur l’aspect fruit santé de la grenade française et pour sa promotion. D’ores et déjà, la coopérative Uni-Vert commercialise sa production sous la marque France Grenade. « Même si la grenade restera un marché de niche, on peut gagner des parts de marché sur les importations, et c’est rassurant de voir que le jus peut être un débouché pour les viticulteurs » conclut Jean-Francis Rispoli.
Aux consommateurs que nous sommes de faire le reste !
*Ce sont les petites baies que l’on déguste. En botanique, l’arille est l’enveloppe charnue qui se développe autour de la graine.
