Il a été fondé en 1966 pour combattre les pollutions industrielles. 60 ans plus tard, l’Institut Océanographique Paul Ricard oriente ses recherches vers l’alimentation de demain, entre développement de l’aquaculture durable et soutien à la pêche artisanale. Zoom sur de nouveaux modèles de gestion concertée.
Du combat des « boues rouges » à la recherche appliquée
L’institut est né à la suite de la mobilisation environnementale de 1966. Face aux rejets de résidus industriels au large de Cassis, Paul Ricard et le biologiste Alain Bombard choisissent la science pour documenter l’invisible. Six décennies plus tard, l’institut, établi sur l’île des Embiez, perpétue cet héritage face au dérèglement climatique. François Victor, directeur adjoint du Parc national de Port-Cros, rappelle ce basculement de la conscience écologique : « Depuis les années 60, il y a 5 milliards d’habitants en plus, on a marché sur la lune et on s’est rendu compte que la terre était bleue. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à prendre conscience de notre impact sur la mer. »
À présent, l’institut continue de se positionner face aux urgences climatiques. Sa présidente, Patricia Ricard, petite-fille du fondateur, résume cette ambition : « Mettre la science au service de la connaissance et de la conscience ». L’objectif est clair : il s’agit de soutenir une « génération solution » capable de réparer les écosystèmes littoraux.
Les paysans de la mer : l’alliance de la pêche artisanale et de l’aquaculture
Tout comme pour nos terroirs agricoles, la recherche de solutions concrètes commence bien avant l’assiette, au cœur même des espaces de production marine. L’enjeu est de taille, puisqu’il s’agit de garantir la sécurité alimentaire tout en favorisant la relocalisation des filières. C’est ici que l’aquaculture entre en jeu ; Patricia Ricard a d’ailleurs rappelé que « Trois milliards de personnes vivent de protéines bleues et de poissons autour de la planète », qualifiant ces ressources de meilleures opportunités nutritionnelles pour l’avenir.
Sur une plateforme aquacole expérimentale de 600 m2, Léo Davies étudie des modèles innovants pour « créer l’aquaculture de demain ». Les recherches se concentrent sur le remplacement des farines halieutiques par des microalgues et ciblent des espèces omnivores situées plus bas dans la chaîne alimentaire, afin de réduire l’empreinte environnementale des élevages. La technique progresse, mais le vivant impose son rythme.
Léo Davies, responsable de la plateforme aquacole de l’Institut Océanographique Paul Ricard
© Delphine Prévot
Soutien aux artisans-pêcheurs et valorisation des Prud’homies
Pour l’institut, l’essor de ces technologies bleues ne doit pas se faire au détriment des traditions locales. La structure maintient une vision globale et « croit aux artisans-pêcheurs sans opposer les deux modèles ». Cette synergie se traduit sur le terrain par des projets de gestion raisonnée. Cédric Bindewald, pêcheur artisanal Prud’homie de Sanary, détaille cette collaboration directe avec les professionnels de la mer : « Nous menons un travail de valorisation de la ressource afin de pêcher mieux et moins », en citant l’exemple de l’expérimentation autour du grossissement gonadique* des oursins.
Cette démarche s’inspire directement des Prud’homies de pêche. Nées au Moyen-Âge, ces corporations historiques constituent l’un des tout premiers modèles de gestion durable des ressources au monde. Le pêcheur pointe pourtant un paradoxe réglementaire majeur : « Aujourd’hui, les Prud’homies ont la capacité de réglementer au-delà des indications européennes, mais elles souffrent toujours d’une absence de véritable statut juridique reconnu.”
*Grossissement gonadique : les gonades ou glandes sexuelles constituent la partie comestible des oursins.
Les GALPA : une gouvernance partagée du local au global
Faire dialoguer les acteurs est une nécessité absolue. Pour structurer cette gouvernance du littoral, l’Institut Océanographique Paul Ricard appuie le déploiement de dispositifs européens comme les GALPA (Groupes d’Action Locale Pêche et Aquaculture). Un projet transfrontalier initié par le département du Var est actuellement en cours de développement avec l’Italie, pour unifier la Corse, la Sardaigne, la Toscane et la Ligurie.
Cette approche territoriale repose sur son modèle coopératif baptisé le « carré magique » qui fait collaborer la science, les entreprises, la société civile et les institutions locales. L’ambition est d’adapter les réglementations à la réalité des milieux naturels. Face à l’ampleur de la crise climatique en Méditerranée, la philosophie des acteurs reste unanime : « Pour protéger la Méditerranée, il faut s’y mettre à plusieurs. »
Table ronde autour de “La question de la gouvernance : du local au global” lors de la conférence de presse du 1er juin 2026 ©PC
L’effet réserve et la mesure de la résilience marine
La nature sait se réparer quand on lui en laisse le temps. Un partenariat historique avec le Parc national de Port-Cros a permis de mesurer scientifiquement l’impact des zones de protection stricte, un phénomène connu sous le nom d’« effet réserve ». Le suivi du mérou brun en est la preuve flagrante, sa population étant passée de quelques individus dans les années 1960 à près d’un millier aujourd’hui. Anne Claudius-Petit, présidente de la Commission Transition énergétique à la Région Sud et présidente de l’ARBE, s’enthousiasme de cette réactivité du milieu marin : « Pour la biodiversité marine, on peut voir des effets même à l’échelle d’un mandat ». Patricia Ricard y voit également un levier de développement local : « l’argument économique est validé, la biodiversité conservée est un atout, notamment touristique. »
L’urgence reste pourtant entière pour d’autres espèces sentinelles. Ainsi, Robert Bunet, directeur de recherche de l’Institut Océanographique Paul Ricard, tire la sonnette d’alarme concernant la Grande Nacre (Pinna nobilis), ce mollusque endémique géant dont 99,99 % des populations européennes ont été décimées par un parasite stimulé par les canicules marines. Les protocoles scientifiques se concentrent désormais sur l’analyse de l’ADN environnemental et la sélection génétique d’individus résistants prélevés dans des étangs littoraux.
Table ronde autour de la “Gestion des ressources et respect des milieux naturels” lors de la conférence de presse du 1er juin 2026 ©PC
Les thématiques abordées à l’occasion des 60 ans de l’Institut Paul Ricard sont au cœur de l’agenda scientifique, et les réflexions menées seront partagées tout au long de l’été à l’occasion de rencontres citoyennes. Parce qu’ils associent protection stricte et recherche appliquée, les travaux de l’institut dessinent les contours d’une économie bleue durable.
Présentation du travail photographique d’Alexis Rosenfeld lors de la conférence de presse du 1er juin 2026 ©PC
Pour retrouver le détail des programmes scientifiques et le calendrier des événements de l’été (Océanorama, Ateliers de la mer), consultez le site de l’institut : www.institut-paul-ricard.org.
