Marie-Pierre Escallier est éleveuse dans la vallée du Champsaur. Les moutons ont toujours fait partie de sa vie, puisque ses parents élevaient également brebis et vaches. C’est un mode de vie qu’elle a toujours connu, et ainsi qu’elle l’exprime « pour moi, c’est plus qu’un métier ! »
Cette année 2026 déclarée « Année Internationale des Agricultrices » nous a paru la bonne occasion de donner la parole à celles qui œuvrent dans les exploitations. « Je suis administrativement chef d’exploitation depuis 2023, date du départ à la retraite de mon mari Roland. Il reste auprès de moi mais les décisions désormais m’appartiennent. Pour préparer notre avenir, et transmettre notre élevage dans les meilleures conditions lorsque ce sera le moment, nous avons décidé de recruter un salarié en alternance, en formation de berger. Il est important pour nous de faire les choses au mieux pour nos bêtes ! » nous explique Marie-Pierre.
Entre vallée et alpages
Tout a commencé il y a 28 ans. Le cheptel a pu compter jusqu’à 400 brebis, mais aujourd’hui ce chiffre a été ramené à 260 « parce qu’on vieillit ! » nous dit-elle dans un sourire, avec son joli accent chantant des Hautes-Alpes.
Avoir des bêtes, c’est savoir que toute l’année il faudra être sur place, vigilant. Surtout en cette fin d’été, période d’agnelage pour les brebis qui ont été descendues mi-août de l’estive. 140 brebis à mener sur un chemin étroit, à diriger dans la pente abrupte et accidentée, tout en surveillant qu’aucune ne s’éloigne pour aller trouver de l’herbe plus fraîche. L’été a été, comme partout en Europe, particulièrement chaud, toute l’herbe est brûlée, même à 1 800 m d’altitude. Pas sûr que la prochaine descente se fasse en octobre comme prévu.


Un agneau est d’ailleurs né dès le lendemain de la « démontagne », et dix jours après nous en sommes à 20 bébés…
Une charge mentale permanente
Marie-Pierre connaît la vie en alpage, elle a également été bergère pour accompagner son mari. Trois ans à monter en estive. « J’aimais être là-haut. Les conditions étaient plus que rudimentaires, on chargeait tout à dos d’homme (et de femme…), et notre troupeau comptait plus de 2 000 brebis ! Pas de loup à ce moment-là, juste nous et les bêtes… ».


Désormais, son année est formatée, ses journées aussi. La tonte en janvier, en février la préparation des lots d’agneaux à vendre, l’intégration des béliers pour la reproduction en mars, en avril le marquage du troupeau avant de le mettre en extérieur, puis en juin la montée en alpage. Au quotidien, le suivi des brebis prêtes à mettre bas demande aussi une attention permanente. Parfois naissent des jumeaux, parfois un agneau mort-né, ou encore celui que la mère ne reconnaît pas et pour lequel il faut alors préparer 4 biberons par jour.
Et quand elle n’est pas dans la bergerie, c’est la corvée administrative. « Pour moi, améliorer mon quotidien, ce serait d’alléger toute la paperasse ! C’est de plus en plus chronophage sans que cela apporte une véritable amélioration. J’y passe énormément de temps, d’autant plus que nous bénéficions du label Agneau de Sisteron. Comme tous les labels, celui-ci exige une traçabilité irréprochable tant au niveau du cheptel que des produits avec lesquels sont nourries les bêtes. Le point fort de leur exploitation : foin et graines sont produits sur place et récoltés par leurs soins, difficile de faire plus local !
Être à sa place au cœur de l’activité agricole
Elle confirme qu’autour d’elle les femmes sont de plus en plus associées à la bonne marche des exploitations, en devenant partie prenante sous forme de GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun) avec leur époux. Pour sa part, elle n’a pas le sentiment avoir dû faire reconnaître sa légitimité, et a toujours tenu sa place. À la gestion de son troupeau s’ajoute sa mission au sein du Groupement Pastoral. Ce sont 5 éleveurs qui lui ont confié le suivi administratif et la gestion des bergers en estive. Une charge supplémentaire mais qu’elle assure avec sérieux au profit du collectif.
La double activité, une nécessité en montagne
La vie d’une agricultrice en montagne ne s’arrête pas là. Car l’hiver, quasiment tous les agriculteurs travaillent en station. À l’entendre, la double activité est indispensable pour assurer un revenu convenable tout au long de l’année. Pour ce qui la concerne, elle travaille aux caisses des remontées mécaniques de la station d’Ancelle. C’est aussi pour elle l’occasion de maintenir un lien social, d’avoir une activité qui permette de s’extraire quelque peu des préoccupations quotidiennes liées au troupeau.
Même si la charge mentale peut être pesante car permanente, même si parfois le découragement se fait sentir, et même si elle dit à certains moments regretter de ne pas avoir fait le choix de ses sœurs de travailler dans un bureau, Marie-Pierre reconnaît finalement qu’elle n’aurait pas pu faire autre chose.
À la question, « quel est votre moment préféré dans toutes ces activités », sans hésitation et avec un beau sourire : « la redescente et l’agnelage. C’est stressant car on assure beaucoup de présence auprès des brebis, mais voir naître ces agneaux est la vraie récompense du travail accompli pendant toute l’année. »


Pas d’affectif mais du respect pour les bêtes
Une dernière question me taraude. Y a-t-il une relation affective qui se crée avec ces brebis qu’elle élève, qu’elle soigne, qu’elle nourrit parfois ? « Non, on se préserve de tout attachement. En revanche, un agneau que j’ai nourri au biberon, il me sera impossible de le vendre. Alors celui-là, je le garderai pour en faire une brebis meneuse. Si c’est un mâle, ce sera un guide. J’en ai gardé une qui a atteint l’âge canonique de 15 ans ! Je l’avais baptisée USA, car c’est l’année où mon fils rentrait des États-Unis. »
Puis elle s’excuse, me dit devoir aller donner le biberon à l’agneau sans mère, et c’est avec un immense plaisir que je la suis dans la bergerie.
